Charles Bisengimana, inspecteur général intérimaire de la police nationale congolaise. Photo tirée du Grands Lacs Magazine.

Les élections présidentielles et législatives de 2011 seront dures. Féroces. Violentes. Selon des sources proches de la "DTP" (Dynamique Tshisekedi Président) à Bruxelles et à Kinshasa, deux militants de l’UDPS auraient trouvé la mort lundi 4 juillet en marge du sit-in organisé par ce parti et ses alliés de la DTP devant le siège de la Ceni (Commission électorale nationale indépendante). Un sit-in qui a été "dispersé" par la police au motif que la manifestation "n’avait pas été autoriséé". Un policier aurait été "lynché" à la permanence de l’UDPS à Limete. Secrétaire général de l’UDPS, Jacquemain Shabani Lukoo a pu néanmoins remettre le mémo de son parti au vice-président de la Ceni, Jacques Djoli Eseng’Ekeli.

Les griefs

Le secrétaire général de l’UDPS a tenu parole. Le sit-in annoncé par ses soins le mercredi 29 juin a bel et bien eu lieu lundi 4 juillet devant le siège de la Ceni sur le boulevard du 30 juin à Kinshasa. Jacquemain Shabani a pu non sans mal remettre au "numéro deux" de cette "institution d’appui à la démocratie" un mémo dans lequel sont articulés des griefs ou plutôt des "irrégularités" relevées par cette formation politique "dans les opérations d’enrôlement en cours aux quatre coins du pays.

Quelles sont ces irrégularités? L’UDPS a épinglé : l’enrôlement des mineurs, des militaires et des policiers ; la sous-estimation de l’électorat dans la capitale et dans d’autres circonscriptions des provinces ; l’opacité des opérations d’enrôlement ; l’influence négative sur le travail de la Ceni de la part des acteurs politiques acquis au régime en place dans les contrées dont ils sont ressortissants ; la délivrance des cartes d’enrôlement sans les deux empreintes digitales conformes ; la suppression intentionnelle de certains centres d’enrôlement ; la répartition non équitable du délai des opérations d’enrôlement (60 jours pour Kinshasa, la plus peuplée des provinces, au lieu de 90 jours comme ailleurs) ; la réduction intentionnelle du nombre des centres d’inscription de 9.120 (2006) à 6.917 (2011) entrainant ainsi des longues distances à parcourir par la population ; l’enrôlement massif des étrangers ; la non utilisation de l’encre indélébile comme en 2006 pour éviter les enrôlements multiples ; le non payement des agents de la Ceni.

Les exigences

Dans son mémo, l’UDPS pose quelques exigences : la publication du fichier électoral sur le site de la Ceni et l’accès à son serveur central ; la présence des témoins des partis politiques et des observateurs aux centres de traitement ; la prolongation de la période d’enrôlement pour toutes les provinces et pour la ville de Kinshasa où la défectuosité des machines bloque le processus ; l’instauration immédiate d’un cadre de permanent de concertation entre la Ceni et les représentants des partis politiques chargés de procéder à une évaluation hebdomadaire et mensuel du processus électoral ; la fermeture de toutes les frontières de la République au moins une semaine avant la tenue du scrutin et le renforcement du contrôle par les services compétents un mois avant le scrutin ; l’utilisation obligatoire de l’encre indélébile le jour du scrutin.

Selon des sources proches de la "DTP", l’UDPS attend la "réponse" à toutes ces exigences. "Il n’est pas exclu qu’un sit-in soit organisé chaque lundi jusqu’à ce que les animateurs du Bureau de la Ceni fassent droit à ces demandes", a déclaré une personnalité de l’opposition jointe lundi au téléphone à Bruxelles.

L’incident

Selon des témoignages concordants, les militants de l’UDPS sont arrivés lundi 4 juillet aux alentours de 9 heures du côté du building Onatra. Ils étaient munis de sifflets, des banderoles et des effigies de Tshisekedi. Après l’arrivée du secrétaire général de l’UDPS, ils ont déferlé vers le siège de la Ceni situé juste en face. Un important dispositif policier avait été déployé pour interdire l’accès. C’est l’affrontement. Que s’est-il passé? "La police voulait empêcher le secrétaire général de l’UDPS et sa suite d’entrer au siège de la Ceni, témoigne un protestataire. Les policiers conduits par le commandant Kayembe Tshiani du district de Barumbu ont tiré en l’air d’où la bousculade". Une Jeep de la police a aussitôt pris feu. La police parle de cocktail molotov.

Selon une dépêche de Reuters, la police a fait usage de gaz lacrymogène pour disperser les manifestants. Et que les heurts ont éclaté suite au refus de la police de laisser passer la délégation conduite par Jacquemain Shabani. Celui-ci était accompagné notamment de Martin Fayulu (président de l’ECIDé), Raphaël Kashala (UDPS-Benelux) Ange Pabolangi, président de l’UDPS-Bruxelles.

Intolérance

Selon Patrick Kanku de la "Jeunesse de l’UDPS" à Bruxelles, un policier a été lapidé au niveau de la permanence de l’UDPS située dans la commune kinoise de Limete. L’homme serait, selon lui, entre la vie et la mort. "Après le sit-in, a-t-il expliqué, des combattants et des parlementaires debouts ont marché jusqu’à la permanence à Limete. Des policiers ont tenté de les attaquer en ce lieu. C’est ainsi qu’un policier a été isolé et lapidé par la foule...". S’agissant des victimes civiles, deux "combattants" non autrement identifiés ont perdu la vie. Le corps de l’un d’eux aurait été emporté par des policiers "vers une destination inconnue". L’autre dépouille mortelle se trouve à la morgue de l’hôpital Mama Yemo. "Il faut attendre l’autopsie pour connaître la cause du décès", a déclaré docteur Kabamba Mbuebue, cité par Reuters. La victime aurait été intoxiquée par les gaz lacrymogènes.

Selon Kanku, plusieurs militants et sympathisants de l’UDPS ont été grièvement blessées. C’est le cas notamment de Sebastien Luzayadio (Forces du progrès) et un "combattant" mieux connu sous le sobriquet de "Riba". Celui-ci a eu trois doigts arrachés par une grenade lacrymogène. Plusieurs "parlementaires debouts" ont été arrêtés parmi lesquels Ekutshu Areti et Héritier Molokato.

Inspecteur général intérimaire de la police nationale congolaise, le "général" Charles Bisengimana, cité par Reuters, a déclaré que "la manifestation n’avait pas été autorisée et que les forces de sécurité étaient intervenues pour rétablir l’ordre, les contestataires ayant mis le feu à un taxi et lancé des cocktails Molotov". Bisengimana a confirmé qu’un policier "avait été blessé".

Ignorance et mauvaise foi

Cinq années après la promulgation de la Constitution de la RD Congo, les forces de l’ordre peinent à intégrer dans leur mental certains principes consacrés pourtant par cette Loi fondamentale. C’est le cas notamment du "pluralisme politique" ou de la "liberté de manifestation". Les représentants des forces politiques de l’opposition continuent à faire l’objet de répression à chaque manifestation pacifique. C’est à croire que le Congo démocratique se trouve toujours et encore sous le régime du parti-Etat. Hier c’était le MPR (Mouvement populaire de la Révolution), aujourd’hui c’est le PPRD (Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie). Charles Bisengimana justifie l’intervention de la police du fait que "la manifestation n’avait pas été autorisée". Ignorance? Mauvaise foi? Cet officier supérieur de la police ignore-t-il que que "la liberté de manifestation est garantie" mais surtout que la Constitution dans son article 26 "impose aux organisateurs d’informer par écrit l’autorité administrative compétente"? De quelle autorisation parle-t-on? "Les libertés de manifestation et de réunion sont en effet constamment bafouées, écrivait la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) dans son rapport publié n°526 f publié en septembre 2006. Les forces de sécurité répriment les manifestations - alors même qu’elles ne portent nullement atteinte à l’ordre public, au prétexte qu’elles n’ont pas fait l’objet d’autorisations".

La Constitution en vigueur n’a pas permis aux Congolais d’être égaux devant la loi et de bénéficier d’une égale protection devant les lois selon que l’on est membre de la mouvance kabiliste (MP-PPRD) ou de l’opposition. Cette discrimination est révélatrice de l’intolérance dans le chef des forces dites de l’ordre. L’Etat n’étant pas impartial, d’autres incidents plus graves sont, dès lors, à craindre. "Joseph Kabila" et les "durs" de son entourage semblent ignorer que leur marge de manoeuvre n’est plus ce qu’elle était en 2006. Privé de soutiens extérieurs trop voyants, le président sortant est redevenu un "candidat comme les autres", hormis le fait qu’il a la haute main sur les moyens de l’Etat...

Baudouin Amba Wetshi